Dire non, poser une limite, exprimer un désaccord ou recadrer une situation avec calme : dans le monde professionnel, ces interactions sont souvent plus difficiles qu’il n’y paraît. L’assertivité au travail ne se limite pas à une technique de communication. L’assertivité engage la posture, la légitimité, le rapport au conflit et ne peut faire abstraction du contexte dans lequel la parole circule.
S’affirmer et prendre sa juste place
Beaucoup de professionnels savent ce qu’ils voudraient dire, mais peinent à le formuler au bon moment. Certains se taisent pour préserver la relation. D’autres contournent, tempèrent ou temporisent, se surjustifient ou finissent par dire oui alors qu’ils pensent non. D’autres encore essaient d’être clairs, puis se sentent coupables, craignent d’avoir été mal perçus ou ont l’impression d’être allés trop loin.
Développer son assertivité professionnelle ne consiste pas à devenir plus dur, plus direct ou plus sûr de soi en apparence. Il s’agit plutôt d’apprendre à se positionner avec plus de clarté, de fermeté et de justesse dans ses relations de travail.
Je vous propose de compléter mon article « Comment développer son assertivité » et de préciser la notion d’assertivité au travail, de voir pourquoi il est souvent difficile de s’affirmer en entreprise, et quels repères peuvent aider à construire une posture plus solide.
Pourquoi il est nécessaire de clarifier ce qu’est l’assertivité en entreprise
Le terme est largement utilisé dans les formations, les articles ou les discours managériaux. Pourtant, il reste flou pour beaucoup. On le confond souvent avec la confiance en soi, l’aisance relationnelle, la franchise ou une forme de fermeté managériale.
Cette confusion n’est pas anodine. Elle conduit souvent à proposer des conseils trop rapides à des personnes confrontées, en réalité, à des difficultés plus complexes
Différence entre assertivité, agressivité, passivité et évitement
L’agressivité consiste à imposer sa parole ou son point de vue en tenant peu compte de l’autre ou de la relation.
La passivité consiste à ne pas dire, ne pas demander, ne pas contester, souvent pour éviter la tension ou préserver une forme de paix relationnelle.
L’évitement, quant à lui, consiste à contourner la difficulté : remettre à plus tard, espérer que cela se règle seul, passer par quelqu’un d’autre, minimiser ce qui pose problème.
L’assertivité se situe ailleurs. Être assertif au travail, c’est pouvoir dire les choses de manière claire, ferme et professionnelle, sans écraser l’autre, sans se suradapter, sans se dérober non plus.
Autrement dit, l’assertivité ne cherche ni la domination ni l’effacement. Elle vise une forme de position juste dans la relation.
Pourquoi pouvons-nous avoir tendance à se culpabiliser quand nous prenons position ?
Dans de nombreux contextes professionnels, la capacité d’adaptation est valorisée. Être disponible, souple, ne pas compliquer les choses, absorber les imprévus, lisser les tensions, montrer sa bonne volonté : tout cela est souvent perçu comme professionnel.
Dans ce cadre, s’affirmer peut être vécu comme une prise de risque. Dire non semble déplacé, et exprimer un désaccord peut être lu comme un manque de loyauté. Poser une limite peut faire craindre d’être perçu comme rigide, peu coopératif ou difficile à manager.
La culpabilité naît souvent ici. La personne qui s’exprime craint d’avoir été excessive parce qu’elle a le sentiment de sortir du rôle relationnel qu’on attend d’elle — ou qu’elle pense devoir tenir.
Or, être professionnel ne consiste pas seulement à absorber, composer ou s’adapter. Cela consiste aussi à rendre les choses lisibles, clarifier les cadres, formuler des limites et tenir une parole cohérente.
Ce qui empêche de s’affirmer au travail
Lorsqu’une personne dit qu’elle a du mal à s’affirmer, elle ne parle généralement pas d’un seul problème. Ce qui se joue mêle souvent la peur, l’histoire professionnelle, le rapport au conflit, la place occupée dans le collectif et le fonctionnement même de l’environnement de travail.
La peur du conflit
Beaucoup de personnes associent encore affirmation de soi et montée de tension. Comme si poser une limite, faire une objection ou dire non revenait nécessairement à provoquer un affrontement.
Cette crainte n’est pas toujours imaginaire. Certaines ont déjà vécu des situations où une remarque mesurée a été mal reçue, où une hiérarchie a réagi de manière défensive, ou encore où le désaccord a immédiatement été lu comme un problème de comportement.
Dans ces cas-là, éviter, temporiser ou arrondir devient une stratégie compréhensible.
Mais cette stratégie a un coût. Ce qui n’est pas dit disparaît rarement. Cela se déplace plutôt sous forme de lassitude, de tension diffuse, d’irritation ou de découragement. À terme, vouloir éviter tout conflit peut contribuer à fragiliser les relations et à rendre le travail plus confus.
La peur d’être mal perçu-e
S’affirmer expose toujours un peu. Cela ne touche pas seulement au contenu de ce que l’on dit, mais aussi à l’image que l’on risque de renvoyer.
Vais-je paraître trop sec/sèche ? trop exigeant-e ? peu flexible ? difficile ? ingrat·e ? pas assez collectif·ve ? Est-ce qu’on va penser que je dramatise ? que je manque de hauteur ? que je ne sais pas gérer la pression ?
Ces questions sont fréquentes, en particulier chez les personnes très investies dans la qualité du lien, chez celles qui occupent une place intermédiaire entre plusieurs attentes, ou chez celles qui ont construit leur reconnaissance sur leur fiabilité et leur adaptabilité.
Derrière la difficulté à s’affirmer, il y a donc souvent aussi une question de légitimité et de place.
Les contextes professionnels qui découragent la parole claire ou qui l’exigent…
Il faut aussi rappeler qu’il existe des environnements de travail où la parole claire est objectivement plus difficile à tenir.
Quand les rôles sont flous, quand les priorités changent sans cesse, quand les demandes s’accumulent sans arbitrage, quand le désaccord est implicitement disqualifié, quand les tensions ne sont jamais réellement traitées, l’assertivité devient plus coûteuse.
Dans de telles situations, exiger des personnes qu’elles soient plus assertives peut avoir quelque chose de malsain. Car le problème ne relève pas uniquement des personnes : il tient aussi au cadre dans lequel elles doivent travailler et parler.
Travailler son assertivité est nécessaire. Mais cela doit pouvoir se faire dans un contexte professionnel qui l’autorise réellement. Le freins à l’assertivité peuvent être organisationnels, structurels, systémiques ou causés par des comportements harcelants voire déviants.
Comment développer une assertivité professionnelle solide ?
Développer son assertivité au travail ne consiste pas à apprendre quelques phrases toutes faites. Les formulations peuvent aider, mais elles ne suffisent pas.
L’enjeu est plutôt de gagner en clarté sur ce qui se joue, sur ce que l’on veut dire, sur ce que l’on peut tenir, et sur la manière de rester présent dans la relation sans s’y dissoudre.
1.Clarifiez ce que vous voulez dire en amont du message à exprimer
Avant de chercher comment parler et dire ce qui est important, et en amont du moment où vous vous exprimez, clarifiez ce que vous allez évoquer :
- un fait problématique,
- un besoin de clarification,
- une limite à poser,
- un désaccord de fond,
- une crainte concernant un projet, une nouvelle stratégie…
De quoi s’agit-il exactement ?
Souhaitez-vous faire un recadrage ? Exprimer un refus ? Faire part d’une demande ? Avez-vous besoin d’un arbitrage ? D’un rappel de rôle ? Souhaitez-vous exprimer un désaccord sur une méthode ?
Cette étape change beaucoup de choses. Elle permet d’éviter les formulations globales, accusatoires ou confuses, et rend possible une parole plus simple et plus juste.
2.Posez un cadre sans vous justifier excessivement
Nombre de professionnels pensent qu’ils doivent beaucoup expliquer pour avoir le droit de poser une limite. Ils contextualisent, s’excusent, montrent qu’ils comprennent parfaitement les contraintes de l’autre, anticipent les objections, atténuent leurs propres besoins.
Cette manière de faire part toujours d’une bonne intention et elle peut tout à fait fonctionner. Mais, dans certaines situations, elle peut aussi fragiliser le message.
En effet si ce message est perçu comme trop complexe, teinté d’un trop plein émotionnel, qu’il n’est pas suffisamment clair et contextualisé, ou qu’il ne prend pas suffisamment en compte vos besoins, le résultat attendu d’un message donné sera mal interprété et produira les effets inverses de ce que vous aviez envisagé.
Poser un cadre de façon assertive c’est pouvoir dire avec suffisamment de précisions ce qui est possible, ce qui ne l’est pas, ce qui doit être clarifié ou ce qui appelle une autre décision, ce qui vous met dans l’inconfort, ce avec quoi vous êtes en désaccord ou qui vous pose question.
Bien souvent, la parole gagne en solidité lorsqu’elle est claire, qu’elle repose sur des faits est qu’elle est exprimée avec une justesse émotionnelle perceptible : ni agressive ni excessivement dans la compréhension des autres au détriment de soi.
3. Faites confiance à votre capacité à « être en relation » sans faux-semblant ou hypocrisie
Beaucoup de personnes craignent qu’en devenant plus claires, elles deviennent aussi plus dures. Cette opposition est trompeuse.
Il est possible de rester attentif à la relation tout en tenant son point de vue. Il est possible de reconnaître la contrainte de l’autre sans annuler la sienne. Il est possible de formuler une limite sans rompre le lien. Et si rupture du lien il y a, il est parfois nécessaire, voire salvateur, dans des situations intolérables qui ne respectent pas la personne ou la maltraite.
Maintenir une « bonne relation » ne veut pas dire tout absorber, tout comprendre, tout accepter. Cela veut dire parler en gardant à l’esprit qu’il y a un interlocuteur, une relation de travail et un cadre commun sur lequel on peut s’entendre et poser ce dont on a besoin.
C’est une nuance importante. Car ce qui rend une parole professionnelle n’est pas son lissage, mais sa lisibilité et sa tenue.
Quand l’assertivité relève aussi du contexte collectif
La difficulté à s’affirmer est souvent abordée comme un sujet purement individuel. Cette lecture est parfois juste, mais elle est loin d’être toujours suffisante.
Les environnements qui favorisent le flou
Certains contextes de travail produisent structurellement du brouillage : objectifs mouvants, multiplication des urgences, responsabilités mal délimitées, attentes implicites, décisions peu assumées, faible régulation des tensions.
Dans ces environnements, les personnes se retrouvent à devoir négocier sans cesse leurs priorités, protéger leurs marges de manœuvre, décoder des implicites, contenir des demandes contradictoires.
Le problème d’un supposé « manque d’assertivité » n’est pas (systématiquement) individuel
Certaines difficultés à être assertif-ve relèvent évidemment de l’histoire de la personne, de ses habitudes relationnelles, de son rapport à l’autorité ou de son sentiment de légitimité.
Mais d’autres difficultés disent aussi quelque chose du collectif :
- un fonctionnement où personne ne recadre vraiment,
- un management qui laisse chacun absorber silencieusement,
- une culture où dire non est mal vu,
- une équipe qui repose sur le « décodage » plus que sur la clarification,
- une organisation où la coopération s’appuie sur une disponibilité implicite permanente.
Dans ces cas-là, aider quelqu’un à mieux s’affirmer est utile, mais peut rester insuffisant si rien n’est interrogé du côté des modes de fonctionnement de l’organisation du travail.
C’est souvent là que l’observation à mener devient plus intéressante : quand on cesse d’opposer l’individuel et le collectif, et qu’on regarde comment l’un et l’autre se répondent.
Sur la thématique du contexte professionnel qui peut être problématique, je vous invite à consulter mon post Linkedin « les 13 facteurs systémiques qui facilitent le harcèlement au travail« .
Développer son assertivité au travail : une question de posture autant que de formulation
On cherche souvent la bonne phrase à prononcer. Et il est vrai qu’une formulation peut faire une réelle différence.
Mais l’assertivité ne se réduit pas à un choix de mots. Elle engage aussi la manière dont une personne habite sa parole, assume sa position, tient son propos, supporte la réaction de l’autre et reste cohérente entre ce qu’elle pense, ce qu’elle dit et ce qu’elle fait.
Avoir une posture assertive, c’est également pouvoir supporter un minimum de tension relationnelle. Car s’affirmer ne produit pas toujours un soulagement immédiat. Il faut parfois accepter un moment d’inconfort : un silence que l’on va maintenir sans chercher à le combler, une contrariété que l’on va voir chez les autres, un désaccord, une réaction de surprise. Si l’on cherche à tout prix à éviter cette tension, on risque de retirer sa parole au moment même où il faudrait la tenir. La posture assertive consiste alors à rester présent dans l’échange sans se raidir ni se dédire.
Elle suppose également une forme de stabilité émotionnelle. Non pas l’absence d’émotion, mais la capacité à ne pas être entièrement emporté par elle. Lorsqu’une personne se sent envahie par la peur, la culpabilité, l’agacement ou le besoin de se défendre, sa parole perd souvent en clarté. Développer son assertivité, c’est donc aussi apprendre à reconnaître ce qui s’active en soi afin de continuer à parler sans se laisser entièrement gouverner par cette « activation ».
Autre point essentiel déjà évoqué dans cet article : une posture assertive demande de pouvoir tenir ensemble fermeté et qualité du lien. C’est souvent là que réside la difficulté. Beaucoup d’entre nous croient devoir choisir entre deux options : être claires mais dures, ou relationnelles mais floues.
Or l’assertivité consiste précisément à sortir de cette alternative. Il s’agit de pouvoir dire sans humilier, sans écraser, sans rompre inutilement la relation (sauf dans des situations de harcèlement avéré ou d’humiliations répétées). Cette articulation demande de la maturité relationnelle, car elle suppose de ne pas confondre clarté et brutalité.
Enfin, la posture assertive s’appuie sur une certaine cohérence entre le fond de ce qui est exprimé, le ton employé et l’intention derrière le message que l’on souhaite formuler. Une phrase peut être juste sur le papier, mais perdre toute sa portée si elle est exprimée sur un mode hésitant, excusé, agressif ou mièvre.
À l’inverse, une formulation bien calibrée peut devenir très solide lorsqu’elle est portée par une intention claire, un ton ajusté et une présence stable. C’est cette cohérence qui rend une parole à la fois lisible et crédible.
À retenir
L’assertivité au travail ne consiste pas à parler plus fort ni à devenir plus dur mais à :
- dire les choses avec clarté,
- poser des limites sans s’effacer,
- tenir son point de vue sans écraser l’autre,
- distinguer ce qui relève de l’individuel (la personnalité de la personne, son passé, ses propres traumas, ses comportements..) et ce qui relève du contexte de travail
Certaines difficultés à s’affirmer parlent de la personne en tant que tel. D’autres parlent aussi du cadre, du management ou du fonctionnement collectif.
Ce que permet un accompagnement sur l’assertivité
Sur l’assertivité, l’intérêt d’un accompagnement n’est pas de répéter des principes généraux déjà disponibles dans de nombreux contenus. Il est ailleurs.
Il réside dans la possibilité de travailler à partir de :
- situations réelles,
- d’identifier ce qui bloque précisément,
- de distinguer ce qui relève de la posture, du contexte ou des habitudes relationnelles,
- d’ajuster des formulations,
- d’expérimenter une autre manière de se positionner,
- et, parfois, de questionner plus largement le fonctionnement d’une équipe ou d’un cadre de travail
En conclusion
L’assertivité au travail ne relève ni d’une simple aisance relationnelle, ni d’une injonction à oser plus. Elle suppose de pouvoir tenir ensemble plusieurs dimensions : la clarté, la fermeté, la qualité du lien, la conscience du contexte et la capacité à se positionner sans se suradapter.
C’est un sujet qui touche à la fois à la personne et au système dans lequel elle évolue. Et c’est sans doute pour cela qu’il est à la fois si sensible et si décisif dans la vie professionnelle.
Apprendre à s’affirmer ne consiste pas à devenir plus dur. Il s’agit plutôt de devenir plus lisible, plus juste et, souvent, plus conscient dans sa manière d’être en relation au travail.
Pour aller plus loin
Si vous vous reconnaissez dans ces situations — difficulté à dire non, à poser une limite, à formuler un désaccord, à recadrer sans vous raidir ou à tenir votre position sans culpabiliser — ce sujet peut se travailler de manière concrète et progressive.
Selon les besoins, cela peut relever d’un coaching individuel, d’une formation dédiée à l’assertivité, ou d’un accompagnement plus large autour de la communication interpersonnelle et de la posture professionnelle.
Découvrir le coaching : Communication interpersonnelle
Découvrir la formation : Gagner en assertivité
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Je vous invite à prendre connaissance de mon post Linkedin « Les 10 “autorisations” des collaborateurs-trices qui souhaitent optimiser leur communication assertive avec leurs supérieurs et leurs collègues de travail dans une perspective de relations de travail saines et équilibrées« .
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